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 Les dix hommes noirs














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Title: Page d'amour et Les dix hommes noirs poèmes
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 Material Information
Title: Page d'amour et Les dix hommes noirs poèmes
Alternate Title: Les dix hommes noirs
Physical Description: v, 66 p. : ; 19 cm.
Language: French
Creator: Vilaire, Etzer, 1872-1951
Publisher: Impr. F. Smith,
Impr. F. Smith
Place of Publication: Port-au-Prince
Publication Date: 1901
Copyright Date: 1901
 Subjects
Genre: non-fiction   ( marcgt )
Spatial Coverage: Haiti
 Record Information
Bibliographic ID: UF00081357
Volume ID: VID00001
Source Institution: University of Florida
Holding Location: University of Florida
Rights Management: All rights reserved by the source institution and holding location.
Resource Identifier: ltuf - AEA7473
oclc - 79635654
alephbibnum - 000812661

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PAGE D'AMOUR


LES DIX HOMES NOIRS


( Lormi es )

PAR

ETZER VILAIRE

I.






PORT-AU-PRINCE
Inmrnmerie Dine F. SMITH, rue des Fronts-Forts, 155


90961
/ *- -









UNIVERSITY
OF FLORIDA


LIBRARIES


TPIS VOLU NUE RAS PEEN1
MICROFItMED
PV THE UNIVERSITY OF
FLORIDA LIBrA1EI.









PAGE D'AMOUR


LES DIX HOMMES NOIRS


( Pornes )

PAR

ETZER VILAIRE


PORT-AU-PRINCE
Imprimerie Dnim F. SMITH, rue des Fronts-Forts, 155

1901















AVERTISSEMENT.


Quoi qu'il puisse m'en coter, je me decide fire pa-
ratre les essais potiques de ma jeunesse. J'y suis encou-
rag par des amis qui je m'attache beaucoup et par
l'accueil flatter que certain lettrs ont fait a une de
mes posies parue dans LA. RONDE. Cette premiere livrai-
son, que je prsente au public, se compose de deux po-
mes d'une tendue assez grande, trop mme pour ceux
qui sont vite fatigus des longues posies.
La lecture du second pome-le dernier en date et le
plus important- demand quelques observations prala-
bles qui expliquent, en lajustifiant, la conception de cette
ouvre.
Tout le monde sait quelle relation existe entire les ph-
nomnes de l'ordre politique et social et le movement
des littratures et des arts. Certaines ides matresses
d'une poque, certain tats de l'me qui se gnralisent
dans un pays exercent sur l'esprit de ses crivains une
sore d'aimantation irresistible, qui se trahit par un ton
gnral dominant dans les auvres contemporaines, une
source commune d'inspiration en rapport avec le trait
caractristique de l'poque et les conditions du milieu.
Concevoir la possibility d'une uvre qui chapperait
entirement ces influences fatales, ce serait rver une









-II-


vibration harmonieuse de l'air sans un choc qui la dter-
mine, un rayon sans l'astre qui nous l'envoie, la formation
d'une fleur sans une tige qui la porte.
Le pome des Dix Hommes Noirs porte, tout au fond
des ides et de la conception, la marque du pays et du
moment qui l'a vu naitre.
Cette uvre est peut-ltre la notation d'une agonie-ter-
rible agonie de l'me et non d'une me individuelle,-
car l'auteur a pens, en bien des endroits, s'lever de
ses sentiments personnel la perception douloureuse,
aigu des tourments o se dbat une jeunesse longtemps
martyre, une gnration accable de dsenchantements
et de souffrances en quelque sorte hrditaires, de maux
accumuls, depuis les premiers ttonnements jusqu' ces
jours o l'interminable preuve social se continue dans
la double oppression de la misre matrielle et des an-
goisses morales.
L'lite de cette gnration s'lve avec des aspirations
d'une spirituality si intense qu'elles ne peuvent trouver
un aliment et une raison d'tre dans l'organisation des
choses hatiennes, si peu propres favoriser les manifes-
tations de intelligence et les lans de l'me prise
d'idal. Il existe une disproportion trs-marque entire
les esprances instinctives de la jeunesse studieuse et les
conditions gnrales mesquines, implacables de notre
existence. De l nuit un conflict des tendances de l'tre
avec la fatalit du milieu, des lgitimes attentes de l'me
cultive avec la grossire ralit. L'issue de ce combat
intrieur est presque toujours fatale l'individu : c'est,
le plus souvent, un esprit qui se corrompt, un talent qui










-III-


meurt, un artiste qui se dtourne du culte de la beauty
esthtique avant d'avoir pu fire son ascension des limbes
de l'indit. Hati perd, de la sorte, on ne sait combien de
jeunes gloires qui jetteraient sur elle le seul lustre qu'il
lui soit possible et desirable d'avoir : le prestige de l'esprit!

En vrit, il est difficile d'imaginer un spectacle plus
triste et plus digne en mme temps d'exciter l'intrt, la
sollicitude sinon la piti des peuples trangers, que cette
lutte dsespre avec le milieu, un milieu non encore
faonn pour permettre l'affranchissement des mes, leur
volution paisible dans une sphere propice rappelant
celle o s'achve le dveloppement harmonieux de l'hu-
manit suprieure, plutt service que contrarie par les
circonstances ambiantes.

Chez nous, quel contrast avec cette vie organise
souhait pour la culture intellectuelle Nous voyons, tous
les jours, de nobles ambitions entraines par des courants
contraires, l'homme intrieur assig d'influences funes-
tes, l'effort crateur neutralis, le dveloppement normal
et progressif de l'tre devenu un rve pour la ralisation
duquel il faut combattre toujours contre soi et contre les
autres, braver l'exemple, l'hostilit de ceux qui nous
entourent et la rigueur des vnements qui nous present.
Conoit-on le malaise de vivre dans les anxits de cette
lutte intime, en proie cette depression morale, cette
lente et quotidienne dvoration du talent enchain ? C'est
une torture qui doit durer toule une existence et qui,
aprs nous avoir treints et rduits l'impuissance,
empoignera pendant longtemps encore un demi sicle.
peut-tre, qui sait ? tous ceux qui viendront aprs nous,









-IV-


tous les tempraments d'artiste qui auront le malheur
de nailre sous nos cieux.
Que, place dans un tel milieu, un crivain son dbut
retrace des tableaux lugubres, conoive le massacre hor-
rible par lequel se termine le pome des Dix Hommes
Noirs, c'est un malheur qui ne s'explique que trop.
On l'a vu, un mal moral svit chez nous avec une effra-
yante acuit, et ce pome en est un fruit amer. Ce que
renferment ces vers : accent de douleur, blasphme, app-
tit de la mort, soif de nant, c'est, hlas le pch de
plusieurs et peut-tre la faute de tous...
Mais j'aurais mauvaise grce commenter une euvre
qui n'est pas encore connue, lorsque surtout j'ignore si
elle mrite de l tre. Tout ce qui prcde a t dit pour
essayer de me justifier d'une conception si triste et pour
viter le reoroche peu charitable qu'on pourrait me fire
de m'y tre complu par perversit de goil.
Au reste, dans la parties personnelle de cette aeuvre -
la VYI e -j'ai exprim mes propres sentiments et montr
comment! je reconnais la ncessit et la beaut morale de
la souffrance. C'est qu'aprs avoir longtemps crit sous
l'inspiration unique du dsespoir, aprs avoir vcu quel-
ques-unes des souffrances exprimes dans ces vers,
celles d'un piocheur inconnu et impuissant, j'ai srieuse-
ment recherch la seule lumire, trs-pure, qui claire
la conscience humaine, raffermit nos pas chancelants et
donne la vie terrestre, en mme temps que le but le plus
noble, une perspective sur l'infini jamais consolante et
bnie : j'eentends parler de l'Evangile.











Il me rest remercier publiquement les dames Ilenri
Blanchet, Louis Gaveau, Mademoiselle Ursule Lataillade,
Messieurs Louis Lapointe, Bruno Philippe, N. Chassagne
et Jh. Lhrisson fils, qui ont bien voulu, par de gnreux
efforts, intresser le public de Jrmie la publication
que j'entreprends. Je dois beaucoup aussi au dvouement
de Mr. Amilcar Duval, mon spiritual confrre de L.
RONDE, de pouvoir fire paraitre celle premiere livraison.
Puisse ce fascicule obtenir un accueil qui ne lui fasse
pas regretter ses prcieux encouragements Puisse surlout
ma tentative dcider des compatriots livrer la publi-
cit des cuvres moins imparfaites que ;es miennes et qui
soient d'une influence heureuse et decisive sur l'avenir
dte notre littrature naissante Il ne me faudrait pas
davantage pour m'estimer heureux d'avoir pu consacrer
mes loisirs la culture de l'art, an milieu d'autres et plus
svres occupations qui partagent ma vie.

E. V.


Jrmie, ce 4 Fvrier 1901


























( Fragment d'un journal en vers )





A AMILCAR DUVAL

En tmoignage de ma sympathie.


E. VILAIRE

















AU LECTEUR


Du plus humble et du plus ignor des potes
J'ai trouv quelque part ces pages incompltes,
C'est un journal d'amour que son coeur crivait,
Trs-simplement, come il aimait, comme il rvait.
Pour l'adorable enfant qui maintenant le pleure
Il voulait de sa main fixer, heure par heure,
Le temps de son amour ; le pass, l'avenir,
Toute sa vie, enfin, l'offrir en souvenir
A celle qu'il devait aimer jusqu' la tombe.
-Aimer? ... preuve sombre o plus d'un cour succombe!...
Le sien en fut bris Mais parlons du journal.
Rcits, impressions, l'auteur original
Y voulait tout semer au hasard, feuille feuille,
Comme un bouquet de fleurs qu'un doigt distrait effeuille...
Mais en some, qu'est-il rest de tout ceci ?
La fin du rve et le dbut simple rcit
O passent des soupirs de harpe d'Eolie,
Un peu de flame errante et beaucoup de folie...
La plainte qui finit ces obscures douleurs
-Un adieu dchirant a fait couler mes pleurs...
Quel dsolant obstacle a spar leurs mes ?
Je l'ignore... la terre est si fconde en drames !
Triste ionde o le cour expire tout moment...
Qu'importe que le temps ait fajt ce fragment










2 PAGE D'AMOUR

Des brches et dtruit en entier des passages ?
Le rve de chacun achevera ces pages.
Mais j'offre un noble example en les livrant au jour.
Jusque dans ses malheurs il exalta l'amour,
Et je sais qu'il est mort en caressant sa plaie :
Comme lui, puissiez-vous coeur pur que rien n'effraie -
Trouver des volupts au sort le plus fatal
Et mourir en baisant au front votre idal!
Puisse aprs vous le ciel laisser crotre une rose,
Fleur de neige et d'amour sur votre tombe close !...
















30 Janvier 18..
I

Aujourd'hui je commence un singulier journal,
Celui de mes amours. Ce sera bien banal,
Bien puril, sans fard, tristement monotone,
Comme la roseur grise et terne de l'automne...
Comme une lente onde, aux bois silencieux,
En un blanc voile d'eau dissout l'azur des cieux,
Coule sans se presser, dans un discret murmure,
Mouillant de ses ruisseaux l'ombre de la ramure,
Ainsi je laisserai s'pancher tout mon ceur.
-Oh si ma voix pouvait, seule, galer le choeur
O nos mes ensemble ont chant cet air tendre
Que les ages, l-haut, se penchent pour entendre,
Cet hymne de l'amour, ce souffle universal
Dont nos coeurs ont trembl, ce verset d'un missel
O l'Eternel a mis tout l'immense mystre,
La rvlation du ciel mme la terre
Ecoute.

II

Le soleil revient chaque matin
Comme un roi d'orient. Un voile de satin
Tremble, argent d'clairs, sur son char de lumire.
Le vaste ther chatoie et se change en poussire
D'or et de diamant, en encens radieux.
Quand il prsente au ciel son sceptre glorieux,


L- -- ---
----~-









PAGE D'AMOUR


Tout l'acclame en chantant, tout revit et revole.
Les splendeurs du znith lui font une couple
Ferique, blouissante, un trne arien.
Mais quand il a sombr, tout se change en un rien
De pourpre surnageant en des lambeaux qui flottent,
Que les vagues du soir dteignent et ballottent.
Puis, c'est, la nuit, parfois, le vaste tournoiement
Des ombres voletant autour du firmament,
Palais vague et flottant de vapeurs spulcrales.
Mais bientt j'entrevois des chandelles astrales...
Comme des messagers divins, aurols,
Qui chevauchent l-haut sur des coursiers ails,
Les toiles s'en vont, fumantes, hors d'haleine ;
Et leur fuite soulve en la cleste plaine
Un poudroiement d'maux, de paillons argents
Emplissant tout l'ther de tremblantes clarts.
L'infini les regarded et l'ombre est blouie
De leur ronde nocturne, incessant, inoue...
Ainsi, toujours les cieux couvent une lueur.
Le jour clot, chez nous, comme une rouge fleur
Qui s'effeuille et plit dans l'or des crpuscules.
Puis, le soir, un bouquet d'autres fleurs, minuscule
Comme des diamants dans des vasques d'argent,
Vient frissonner au vent sous l'arc du ciel changeant
Bouquet jamais cueilli, pquerettes sans nombre
Qui germent dans l'azur sur le gazon de l'ombre...
Jamais cette clart cleste ne s'teint.
Glorieuse, elle embrasse un immense lointain
Et se transmet, au sein de l'ternel mystre,
De la terre l'azur, de l'azur la terre,
De la nuit l'aurore et de l'aurore au jour.









PAGE D'AMOUR


C'est l'emblme divin de mon vivace amour,
Brasier inconsumable l'invisible flamme.
Pas un instant tu n'es absente de mon me,
Car je te sens en moi come un astre immortel,
Soleil quotidien qui parait toujours tel
Qu'il m'clairait la veille, et qui, la nuit venue,
Quand mon front s'assombrit sous l'aile de la nue,
Se transform et revient, pour me sourire encor,
Trembler mon chevet comme une toile d'or.
C'est toi, c'est toujours toi, mon lumineux rve,
La vivante splendeur qui m'orne et me relve,
Le cleste foyer qui ne s'teindra pas,
Le consolant reflet qui caresse mes pas;
Toi, mon jour et ma nuit, mon soleil, mon toile,
Mon insondable azur, ma couronne et mon voile !


Mon me ne peut plus se sparer de toi,
Seul rayon ptillant dans l'ombre de mon toit.
Tout mourrait en mon ceur si tu m'tais ravie.
Ainsi dans l'univers s'arrterait la vie
Si, comme envelopps dans un linceul hideux,
Les soleils puiss s'teignaient dans les cieux.
La lumire en mourant aurait laiss le monde
Aussi froid qu'un tombeau, dans l'horreur et l'immonde
Les astres, promenant leurs cadavres glacs,
Dans le nant sans borne erreraient disperss,
Fantmes ttonnant, tous veufs de leurs prunelles,
Dans d'infinis hivers et des nuits ternelles...


Et que serais-je, moi, si je perdais ton coeur ?...









PAGE D'AMOUR


III

Je m'en souviens et veux en parler sans rancoeur,
Que tu m'as fait longtemps souffrir lorsque mon ame
Sentit natre par toi son immortelle flamme !
Si tu pouvais entendre, ma beaut comment
Je me suis rveill ton ternel amant !..
Je ne te savais pas d'une candeur insigne;
Je n'apercevais pas ton me tel un cygne
Qui dort berc, la nuit, sur un calme miroir -
Flotter blanche et sereine travers ton oeil noir.
Comme aprs une pluie, au milieu des prairies,
Un soleil renaissant allume des feries
Sur les feuilles des bois et pare leur verdeur
D'un vtement royal, d'une frle splendeur
Que contemple un instant la paupire blouie
Et qui s'croule au vent, bientt vanouie,
Ainsi m'apparaissaient les charges clatants
Dont t'ornaient les rayons de tes dix-huit printemps.
Je voyais ta beaut briller comme un feuillage
Sous la rose et le soleil du premier ge.
Tout en toi me semblait comme ces vains joyaux
Que met un lever d'astre en la moire des eaux.
Vienne le soir, disais-je, ou des vapeurs lgres,
Et nul ne verra plus ces perles phmres :
Ainsi de cette grce o l'me est pour si peu,
Fuyante comme une ombre o se peint le ciel bleu,
Un mirage qui dore un moment la nature. .
Ton ingnuit ta cleste parure -
Semblait un artifice mes yeux abuss.
Hlas mes sentiments s'teignaient puiss,









PAGE D'AMOUR


Je ne pouvais aimer. . J'tais malade, avide,
Je promenais mon ceur pantelant dans le vide ;
Et comme un voyageur gar dans la nuit,
J'allais sans savoir o, dans un immense ennui,
Dvor de dsirs confus, inaccessibles,
D'apptits insenss, de rves impossible.
Je ne savais comment apaiser cette faim
De mon me mourante et j'attendais la fin
En stoque railleur, me moquant d'une vie
Qui fait songer parfois au nant qu'on envie.
J'avais aim nagure et je m'tais brouill.
J'avais de cet amour un vestige souill :
Un souvenir gisait dans un coin de mon me,
Comme dans un spulcre un ossement de femme.

Un soir oh j'tais las plus que les autres fois !-
J'entendis prs de moi rire ta douce voix.
Rveur, je contemplais alors une peinture
- Deux tres s'embrassant.- Tu ne peux,je te jure,
T'imaginer combien ce puril tableau
Alluma mes douleurs. Mon cour eut un sanglot.
Cette image banale irritait ma pense ;
Elle semblait narguer ma pauvre me, oppresse
De cette fiction, jalouse de ce rien
Plus irrel encor qu'un rve arien.
J'enviais aux portraits leur muette caresse ;
Je voulais m'enivrer de leur semblant d'ivresse.
Je dvorais en eux, dans leurs yeux, sur leur front,
Ce qu'un peintre anonyme avait mnis de rayon,
De couleurs, de transport et de vie apparent
Sur un lger morceau de toile transparent.










PAGE D AMOUR


J'aurais voulu mourir, oui mourir, du baiser
Dont le couple muet paraissait s'embraser...
Je regardai longtemps l'image ; et, songeur blme,
Dans un frisson de l'me: O mon Dieu! fais que j'aime,,.
Murmurai-je la fin... Oui, descendant en moi,
Je vis ma solitude et je tremblai d'moi.
Je connus la douleur d'une me vagabonde
Comme un esquif errant seul sur les mers du monde,
Sans nocher, sans toile et sans but, gar,
N'ayant son tillac qu'un mortel effar
D'aller sans s'arrter dans l'inconnu des ombres,
De frler, en passant, des bords dserts et sombres,
D'avoir l'immensit de l'abme sous lui
Et, sur sa tte, un ciel ou jamais rien n'a lui...
Oh le nant toujours ... Comment ne rien treindre?
Comment sentir en soi, sans gmir ou sans feindre,
Son cour se dpeupler et son me expirer ?
Comment ne pas entendre une voix soupirer
Un tendre et vague appel quelque part dans notre tre?...
Vivre come un fantme trange et disparaitre
Sans avoir rv mme au bonheur aperu,
Sans un soupir d'adieu pour un espoir du ?
Vivre ainsi, c'est possible quelques-uns, sans doute,
Mais non moi Ma vie est autre qu'une route
Dserte, un cimetire o, sur un marbre blanc, I
A l'ombre d'un cyprs pleure un spectre tremblant.
Mon Ame veut le ciel, mon ceur n'est pas un bouge
O, seul, le ver rongeur de la misre bouge,
O l'ombre froide a fait un pacte solennel
Avec le Dsespoir, le silence ternel !










PAGE D'AMOUR


IV

Agit d'un dsir vague come un murmure,
Sans trop penser, je te montrai cette peinture:
- Tu ne peux pas aimer, toi, te dis-je, en suivant
Ton regard qui tremblait come une flamme au vent.
Tu le fixas sur moi plein d'un muet reproche...
Je frissonnais un peu, sentant ton souffle proche.
Tu souris tristement, longtemps.
Et cependant...?
Fis-tu.
Mon ceur battit plus vif et plus ardent
Alors...
Et cependant ? rptai-je en moi-mme,
Cependant ?... oh ce mot !...si c'tait moi qu'elle aime !.


L'amour sublime et vrai, l'ai-je connu, ce soir ?
Non, mais je soupirais en te voyant t'asseoir
Fraiche, en l'closion de tes grces premires,
Tes regards s'impreignant de suites lumires. .
J'aspirais l'amour, je n'aimais pas encor.
Seulement je pensai, la nuit, ta voix d'or.
Mon me avait trop soif d'ineffable dlice,
D'ambroisie et d'azur; je fus pris d'un caprice
Du cour las de jener et de la vanit.
Comme un char triomphal qu'ornerait ta beaut,
Des acclamations, une ivresse, une fte,
C'est ce que je voulais : je rvais ta conqute.
Comme l'enfant qui pleure on prsente un jouet,
A mon ceur attrist, de plus en plus vou










PAGE D'AMOUR


Aux sanglots infinis, mon coeur qui se pme
Je souhaitais d'offrir tes doux appas... Infame
Que j'tais . .

-Comment suis-je vos yeux, me dis-tu.
Ainsi, vous me croyez sans coeur et sans vertu ?


Non... Mais je crois la femme inconstante et frivole
Comme une ombre qui tourne, un insecte qui vole,
Quand elle a votre voix, votre ge et vos beaux yeux.
Jamais je ne me fie aux cieux, pas mme aux cieux,
Quand ils ont trop d'clat sous leur vote thre.
Je crains la mer trop belle en sa nappe azure.
L'me d'un si beau corps, souple comme un roseau,
Plus frle qu'une fleur, et plus vif qu'un oiseau,
Imposant la fois come un astre qui brle,
Cette me doit courir dans l'air comme une bulle,
Ou quelque chose encor de cent fois plus lger.
Votre amour doit voler ainsi qu'un message
Sur les ailes du vent. Comme un clair qui passe,
Votre rve inconstant doit traverser l'espace.
Et comment pour toujours vous fixer sur quelqu'un ?
Non, vous ne restez pas : vous tes le parfum

Pourtant, vous vous trompez ...
Je t'avais offense,
Et je te vis partir sans te savoir blesse.

Mais depuis ce soir-l, chaque jour je rvai,
Partout o je m'enfuis, partout je te trouvai.









PAGE D'AMOUR


Il me semblait toujours que ta riante image
Flottait devant mes yeux sur l'aile d'un nuage.
Pourtant, je ne t'aimais pas encore, je crois. .
J'tais extnu, las de porter ma croix ;
Je voulais essuyer la sueur sur ma joue,
M'arrter, respirer un peu le vent qui joue
Sur tes cheveux d'bne. Et ta voix de cristal,
Et ton sein agit d'un souffle musical,
Ton sourire reflet de l'ternelle aurore
Don't iesplendit ton me oh je voulais encore
Entendre, regarder, possder tout cela.
Un jour, n'y tenant plus, je te le dis. Voil,
Le chtiment allait commencer. Ta rponse
Me transpera le coeur comme un trait qu'on enfonce.
On autre avait ton me et soupirait pour toi :
Jamais donc, malgr tout, tu ne serais moi,
Car tu savais aimer. Et... tu me plaignis mme !
Je sortis,-furieux, avec un anathme.
Mais c'tait mon orgueil qui saignait dans mon ceur...
Si cet autre vivait, j'en serais le vainqueur.
Si je le voulais bien, je deviendrais ton maitre.
Hlas je le voulus et je ne pus pas l'tre.
Je souffrais mourir mais dans ma vanit.
Je regrettais moins ton amour que ta beaut...
Mais, sans elle, je crus que je vivrais peine,
Et mon cour suspend tremblait ton haleine.

Et ce fut une lutte chaque instant du jour,
Dans ton me et la mienne un obscur duel d'amour.
Ma voix te combattait par de douces prires.
Tu m'appris tout : son nom, les choses familires









PAGE D'AMOUR


Qu'il (lisait, te pressant de lui donner ta foi.
Je connus mieux sa vie et ses penchants que toi.
Cette vie... une vaine abondance de sve,
Une ronce touffue o, s'garant, ton rve
Croyait trouver des fleurs et des joyaux pars.
La Fantaisie aile, aux clestes regards,
Fuyante, harmonieuse, adorable sylphide,
N'avait jamais, du vent le son aile rapide,
Effleur son esprit lourd, endormi. Les cieux
Lui refusaient l'clat des talents prcieux.
Il ne s'enrichissait que des dons de ton me,
Astre qui lui prtait la splendeur de sa flamme.
L'erreur de ta pense et de ton coeur pris
Le parait (le vertus et format tout son prix.
On aime tant aimer l'aurore de l'ge :
Tes yeux taient sduits par le brilliant mirage
Dont l'clat quelquefois couvre l'objet aim,
Mais qui dure si peu dans notre esprit charm !...
Pourtant, que je souffrais chaque jour, de t'entendre,
Nave, soupirer l'aveu de ton coeur tendre ...
Parfois causant de lui, tout bas, seule, loisir,
Tu me voyais soudain frissonner de plaisir.
- Brve et trompeuse extase, tonnante mprise
Qui ravivait ma peine et causait ta surprise -
Tu me parlais d'un ton si tendre et plein d'moi :
Je rvais doucement que l'aim, c'tait moi!

Eperdu, je disais : Il faut qu'elle l'oublie
Et que son coeur gmisse enfin sur ma folie.
Qu'ai-je pour tre aim ? Je n'ai que mes douleurs,
Mes supplications et la voix de mes pleurs.









PAGE I) AMOUR


Qu'elle entende partout une me qui soupire.
Une plainte sans fin dans l'air qu'elle respire !
Je vais me dsoler, me regarder mourir.
Etle pourra m'aimer, me voyant trop souffrir.
Des larmes lui viendront pour gurir ma blessure.
Elle dira peut-tre : Il souffre... Suis-je sre
Que l'autre m'aime ainsi? Mon cour, a qui des deux
< Te laisserai-je aller ?... L'un me sourit, heureux,
(i L'autre pleure.O mon coeur,sois celui qui pleure! ...


Mais non, je rve En vain je me trouble et m'coeure !
Toute au bonheur d'aimer, que lui font mes chagrins ?
Je ne vais recueillir que ses amers ddains :
Mes doutes, que nourrit un souvenir de femme,
N'ont-il pas contre moi rvolt sa jeune me ?
- Maudit aveuglement de mon esprit moqueur !-
N'ai-je pas refus la constance son coeur ?.
Et puis, l'aim-je, enfin ?... Cet tre que j'implore,
Est-ce le coeur que mon coeur cherche ? Je l'ignore...
L'aim-je ? ... Oh si gmir, souffrir, rver, toujours,
Vivre avec un fantme et les nuits et les jours,
C'est aimer, alors, mon Dieu j'aime je l'aime !...
Mais qu'ai-je dit ? Je pense encor trop moi-mme
En rvant d'elle ainsi. Mon vertige naissant
N'est qu'un trouble qu'excite en mon coeur impuissant
Un fivreux apptit du ciel ; ce n'est qu'un songe
l)ans l'amertume trange o mon me se plonge.


Elle me voyait triste et seul tous instants
-Nos demeures taient voisines en ce temps.-









PAGE AMOUR


Ses yeux songeurs semblaient mus de monteint blime...
Douce Desdmona dans ta beaut supreme,
Comment adoras-tu le grand more au front brun ?
Comment vins-tu fleurir en ton chaste parfum
Sous le sein du guerrier, dans la nuit iiuptiale
O le ciel couronna votre ivresse fatale ?...
Il avait bloui ton esprit ingnu
Du mirage attirant que revt l'inconnu,
Du rcit des combats, des dangers, des conqutes,
Des cieux resplendissants qu'voquent les potes,
Des abimes lointains o sigent les dmons.
Il t'avait promene aux flancs meurtris (les months,
Par les blames fureurs des ondes souleves,
Jusqu'en des rgions que nul oeil n'a rves.
Ton me palpitait a ce rcit nouveau ;
Et par tant de grandeur il devint jeune et beau :
Tu le vis et l'aimas travers l'pope
Qu'illuminait l'clair (le sa puissante pe...
Mais moi, qu'avais-je donec pour la pouvoir charmer ?
Rien qui dt blouir et que l'on pt aimer,
Rien, mais les poisons lents de la mlancolie,
Mais ce philtre endormeur qui doucement dlie
Les attaches des jours tisss de noirs chagrins !
Douleur balbutiante et froide qui m'treins !
Caprice dsol du malheureux artiste !
Nuage errant dans l'me en pleurs rve triste
Dont les mandres fuient sous des cyprs plaintiffs,
Sous des sales pleureurs, des trembles et (les ifs !
Mlange d'amertume et de vague ambroisie,
Tristesse, n'es-tu pas toute une posie?
Quand ton voile fluide est tendu sur nos traits,









PAGE D'AMOUR


Ne nous prtes-tu pas de plus touchants attraits !
Tu langueur ne peut-elle attendrir quelques vierges ?
N'as-tu pas le mystre et la douceur des cierges
Qui tremblottent la nuit dans un temple muet,
Parmi les flottements pars d'encens discret ?
Ne fais-tu pas de l'me mue un autel sombre
O la beauty, pleurante, aime veiller dans l'ombre ?


Mais l'autre amant vivait foltre et rjoui ;
Ians les plaisirs lgers son cour panoui
Allait se dissipant loin (des yeux de l'aime.
Le mien s'vaporait dans la grise fume
Du rve douloureux qui m'obsdait toujours.
Il voulait s'tourdir du vide de ses jours.
Comme une eau lente et sre en filtrant sous la roche
Jour aprs jour s'y creuse un chemin, la Dbauche,
Source, obscure d'abord, qui coule en grossissant,
Ravageait sourdement son coeur d'adolescent. .
Une nuit que passaient des chanteurs noctambules,
Je l'entendis hurler des refrains ridicules.
L'Ivresse chevele au fond de jeunes coeurs,
Bondissante, exhalait la flamme des liqueurs.
Ils parcouraient la ville et leur voix frntique
Aux chos des chemins jetait un chant bacchique,
Troublant la paix de l'ombre et du ciel endormi.
O belle tu surprise la voix de ton ami,
Ses accents que l'ivresse altrait. . Son prestige
S'en allait, cette nuit, perdu dans un vertige.
Je lus le lendemain la honte dans tes yeux.
Et tu le dfendis pourtant lorsque, joyeux,










PAGE DAMOUR


Accablant de mpris ce soupirant indigne,
Je raillai ces carts don't la vertu s'indigne. .
Je le pris en horreur ( je le plains aujourd'hui i.
Tu semblais implorer pardon pour toi, pour lui.
Je te sentais flchir :j'avais fini par plaire.
J'branlais et sapais, rageur, le sanctuaire
O tu cachais, tremblante, un dernier souvenir.
Il t'a pris ton pass, je voulais l'avenir!

V

L'anne allait finir, et l'air de la montagne
Et le soleil d'hiver caressant la champagne,
Plus doux qu'en un lger printemps europen,
Les brises exhalant le came lysen,
Sollicitaient mes pas dans un discret asile
O j'aimais oublier les ennuis de la ville.
Je m'enfuis loin detoi quelques joursdans les champs.
Tes yeux,- ciel constell, nuit de rves touchants,-
Furent ma vision incessant et troublante.
Ton ombre s'attachait mon me tremblante.
Je croyais te sentir m'envelopper la nuit,
Comme une aile ploye ombrageant mon rduit.
Je voyais ta beaut me sourire avec l'aube,
Et je croyais our come un bruit de ta robe
Dans la march du vent et le frmissement
Des bois rveurs. Il faut le dire, enfin, l'amant
Avait en moi tu le railleur, le sceptique.
Maintenant, j'entendais monter come un cantique
De mon coeur plein de toi ; je me prosternais, tel
L'enfant, en des frissons mystiques, l'autel.









PAGE D AMOUR


Je le vis come un astre ternel qui se lve ;
Je dormais, je veillais dans la splendeur d'un rve.
Devant les cieux tendus dans les immensits,
Dans une nuit baignant de luminosits
Les sentiers vaporeux, les arbres de la terre,
Les nuages, les months, tout l'infini mystre,
Je confessai bien haut mon amour ternel,
Plus pur que toute chose en ce monde charnel.
La Passion flottait pour toujours veille -
Dans l'extase o mon me tait agenouille.

- O Nuit, disais-je mu, dans l'espace infini
Tout dort, hormis l'toile et moi. Moment bni,
Heure exquise et sacre, Nuit! coute, j'aime!
Quelque chose du ciel, une splendeur supreme
A pass dans mon me et l'indicible est n
Et le divin palpite en mon tre born !
Les clestes beauts dans l'ombre recles,
Tes calmes profondeurs qui dorment toiles,
L'ther qui s'illumine ainsi qu'une cit,
J'ai dans mon me un peu de leur immensit.
Je sens que j'aime, Nuit Garde ma confidence;
Rappelle-toi qu'au sein du sublime silence,
O tout dort et me semble un ami qui se tait,
Je confie au Seigneur mon immortel secret.
Ces feuilles ont des voix, ces bois ont une oreille
Qu'ils rptent, un jour, l'heure o tout sommeille,
Qu'ils rptent au temps qui fruit, aux astres d'or,
Qu'une me qui dormait du sommeil de la Mort,
Ici, s'est rveille l'ternelle vie,
Et que son pur amour, le ciel mme l'envie !..









PAGE D'AMOUR


Oui, j'aime maintenant, j'aime !- rve inou !-
Je le sens et j'en souffre et j'en suis bloui,
J'aime !... chose nouvelle chose solennelle !
Tout mon tre est un coeur, toute mon nme une aile !...



Tu m'avais au dpart comme enivr d'espoir...
Me voici revenue des champs. Je vais te voir,
On fte la vigile et l'aurore prochaine
D'un nouvel an. Tout l'air est plein de joie humane,
Car dans la paix du soir des cris harmonieux,
Comme un riant concert, s'envolent vers les cieux.
Chaque toit, s'gayant, de lumire se pare,
Du lointain, par moments, comme un chant qui s'gare,
Dans le frmissement nocturne des chos,
On coute venir des refrains musicaux.
La ville resplendit de l'clat des fuses
Dont les gerbes de feu ptillent, irises,
Et du ciel, chaque fois, retombant vers le sol,
Forment un lumineux et fuyant parasol.
J'entre chez toi; j'apporte une trenne de roses...
Mais il est l, malheur il est l, tu lui causes !
Le bouquet qu'en venant sur mon sein j'ai press,
Je l'effeuille present d'un doigt lourd et glac.
Ciel, tu chantes... pour lui! Comme ton ceur frissonne
Dans ces notes d'amour Quel ange en ta personnel
Tout--coup se rvle et chante le ciel bleu !
Quels soupirs ont coul de tes lvres en feu !...
C'est une me qui vibre en ces lans ultimes,
Dans ces mots murmurant des extases sublimes !...
Et je ne t'aurai pas?... Mon tre palpitant,










PXGE D'AMOUR


De douleur et d'amour, se brise en t'coutant...
Enfin, il est parti !... Decevante fortune !
Oh d'un amour ancien la hantise importune !
Tu me dis qu'entre nous tout tait bien fini.
Toi par qui je m'tais, hier, senti bni
D'un seul mot d'esprance envol de ta bouche,
Tu m'as prcipit du ciel !... Tout ce qui touche,
Tout ce qui nous remue et chatouille les sens,
Tout ce qui nous pntre en soupirs caressants,
Qui donne la parole une me, un cour, une aile,
Je t'ai tout dit en vain, je t'ai tout dit, cruelle,
Adore inflexible !..

VI

1er Fvrier 18..

Oh le premier de l'an !
Date sombre o mon cour sanglota, chancelant
Comme un home exhum des horreurs de la tombe,
Qui retourne aux vivants merchant moins qu'il ne tombe,
Dont chaque pas rveille une antique douleur,
Et pour qui chaque son est l'cho d'un malheur !
Jour des dceptions, date des meurtrissures ;
O se rouvrit en moi chacune des blessures
Dont m'avait fait souffrir les hommes et mon Dieu;
O mon tre affol pleura le triste adieu,
Tu seras jamais pour moi l'anniversaire
Du morne Dsespoir !


Oh ce jour, l'adversaire










PAGE D'AIMOUIF


Triomphait et Simone elle se nomme ainsi -
Me livrait au brasier d'un dvorant souci.
Plus que jamais je vis qu'elle tait chaste et belle
Comme un rve cleste et comme une immortelle.
Je sentais mon amour grandir mystrieux
Comme un divin prodige, un charme imprieux,
Surnaturel; j'avais un besoin d'elle immense,
Aveugle, irresistible ainsi qu'une dmence.
Il me fallait l'entendre et lui parler encor.
Je devais m'enivrer de sa jeune voix d'or,
Du parfum de sa lvre o son me voltige,
Sa lvre double fleur qui drobe la tige
Et que divise peine un souffle fugitif.
A l'ombre de son front baiss, frle et craintif,
11 me fallait chercher le repos et la vie.
Tout--coup je ne pus rsister l'envie
De la presser encor, de supplier son eoeur,
Et je m'humiliai comme aux pieds d'un vainqueur..,
A ses genoux flchit mon orgueil indomptable.
Quelque chose criait dans mon coeur lamentable,
Confus et dsol, comme un soupir profound,
Comme un grsillement d'une chair qui se fond
En pleurs embrass, come une immense prire
Qui monte lentement d'un rduit sans lumire...
Mais, cette fois, ce fut pire que l'autre fois :
On et dit le destiny implacable et sans voix.
La colre me vint rugissante et froce
Et mon me couva la jalousie atroce.


* w s









PGE D AMOUR


Je fus pris l'instant d'un affolement sombre
Et je m'enfuis cherchant la solitude et l'ombre.
L'Esprit du suicide apparut mes yeux.
Son aile tnbreuse obscurcissait les cieux,
Ses bras m'enveloppaient d'une treinte fatal,
Luttant pour me longer dans l'horreur spulcrale.
Comme un croassement de lugubres corbeaux,
Un appel me venait du sein des noirs tombeaux,
Je revins chez moi, sombre, et mditant ma perte.
Je m'enfermai tout seul dans ma chambre dserte,
Tout seul avec la mort, tout seul comme au cercueil,
Et j'entendis flotter comme un hymne de deuil,
Dernier adieu de l'me effleurant mon oreille. .
Bni sois-tu, doux art, consolante merveille,
O Musique, Harmonie ternelle Iivin,
Universel soupir des lvres d'un Chopin !.
Dlire qui saisis jusqu'aux muets fantmes !
Miel que Dieu distribue aux ages come aux homes !
Le Spulcre m'ouvrait son lugubre escalier
Quand je fis sangloter soudain sur mon clavier
La musique o Chopin versa ses pleurs clbres. .
Je conjurai la mort par des marches funbres.

VII

Quand le cerf altr, perdu dans les forts,
Interrogeant l'cho, flairant les bois discrets,
Cherche sous les taillis au vaste rideau sombre
Une source qui pleure et frtille dans l'ombre,
Attentif, il peroit la musique des eaux,
Dans un creux de vallon que dorent des roseaux,










PAGE D'AMOUR


Glisser harmonieuse et dans la paix profonde..
Il y court, bondissant, et se penche sur l'onde.
Mais un chasseur muet le suit de son regard;
Il l'ajuste en silence, et soudain un trait part ;
Le cerf s'enfuit, bless. Loin de la source fraiche,
L'pouvante, l'horreur l'emporte avec la flche
Et la mort dans ses flancs. Il brame de douleur ;
Il fuit come le vent, il cherche son malheur
Un refuge inutile, un antre solitaire
Dans le bois attrist, plein d'ombre et de mystre.
Mais sa plainte le suit sur les rochers dserts
Et l'cho gmissant en fait pleurer les airs.
Hlas! ainsi, bless dans mon me expirante,
Mordu par la douleur, en une vie errante,
Partout je m'en allais et, fuyant devant moi,
Comme chass toujours par un sinistre moi,
Je cherchais en pleurant l'oubli de la souffrance. .
Dieu conoit-on l'horreur de la dsesprance ? ..
L'oeil de l'esprit ne peut fixer l'immensit :
Qui comprend l'infini profound, l'ternit ?
Mais le don de souffrir, seul, n'a point de limited.
L'ternelle Douleur don't notre tre palpite,
Qui met tous les brasiers de l'enfer sous nos pas,
Fait seule concevoir ce qui ne finit pas.
Tout en nous est born hormis cette puissance
Grande comme l'abme, inexorable, immense !...
Maudits ceux qui,troubls pour toujours dans leur paix,
N'ont plus que ce mot sombre prononcer: jamais !
Jamais je ne pourrai la revoir : elle est morte
Ou bien : a Elle demeure et la tombe m'emporte
Jamais je ne l'aurai, jamais : elle me fuit ;









PAGE D'AMOUR


a Un autre dans ses bras la press et la conduit !
- Jamais je ne pourrai nie lever de mes chutes !o
- Jamais je ne verrai le terme de mes luttes o...
Jamais jamais jamais voix du deuil, sombre cri
Que l'homme en sanglotant rpte, exprime, crit,
Que la terre soupire au nant et qui roule,
Lamentable, infini, come une immense houle
Sur le flot ternel des misres !...

J'tais
Triste comme la mort et je me lamentais.
Je n'avais devant moi que des spaces mornes,
Un lugubre avenir de souffrances sans bornes.
Je jetais mon coeur le mot du dsespoir,
Je me disais : Jamais plus n'espre l'avoir


VIII

3 fvrier....

Elle s'tait un jour promene la plain.
Je suivais son chemin. Je sentais son haleine
Prter plus de douceur aux brises qui soufflaient,
Sa voix, plus d'harmonie aux oiseaux qui sifflaient.
O douloureux plaisir elle tait toute proche.
Tout mon tre etmon coeur pressentaient son approche.
Elle passa. J'avais aux yeux presque des pleurs.
Sa tte, je la vis penche entire des fleurs,
Un rapide galop l'emportait ; sa voiture
Disparut dans un flot de poussire, un murmure
Envol comme un rve. Et dans mon oeil hagard










PAGE D'AMOUR


Je sentis le furtif clair de son regard
Laisser come un reflet troublant.


IX

4 fvrier...

Histoire trange !
Elle m'aimait pourtant et l'me de cet ange
Frmissait mon nom. Enfant, tu me trompais.
Tu voulais m'loigner pour retrouver ta paix.
Son souvenir en toi n'tait plus qu'un vestige,
Atome du pass, feu-follet qui voltige.
Mais la fin d'un amour est toujours un regret
Et le commencement, un vertige secret.
Tu ne devinais pas tant d'extases clestes
Que ma tendresse offrait : tu pleurais sur les restes
D'un pass dans la tombe et d'un amour teint.
Tu sentais te venir le frisson du martin ;
Mais tu fermais les yeux pour ne pas voir l'aurore
Et tu voulais laisser ton coeur dormir encore.
Tu me craignais aussi, come on craint l'inconnu,
Cependant que ton me et ton coeur ingnu
Chantaient tout bas en toi la passion naissante !
Et tu te retournais sur toi-mme, impuissante
A chasser non image et le rve nouveau,
A lever l'endormi couch dans son caveau...
C'est si triste, des pleurs te venaient aux paupires.
Oh ces soupirs d'amour, purs come des prires ;
Ces mots qu'on se disait toute heure, en tout lieu,
En pregnant pour tmoin l'ternit de Dieu ;









PAGE D'AMOUR


Ces fleurs du souvenir que, dans leur reliquaire,
La main serre en tremblant, come en un sanctuaire ;
Quand on voit tout ce rve, hlas s'vanouir,
Dans l'abime attrist de l'me on croit our
Un tintement de glas, une voix de la tombe
Qui nous dit qu'avant nous tout notre cour succombe !..
Mais les regrets finis et les pleurs essuys,
Tu montrais des airs froids, des regards ennuys;
Tu sentais une honte, un peu de lassitude
Sans cause, et tu cherchais l'oubli, la solitude.
Tu semblais prouver come un vague records.
Contre toi se tournament tes douloureux efforts.
Ton esprit plein de moi sentait pourtant le vide;
Tu contemplais ton me, tonne et livide,
Et, pour ne pas tomber dans mes bras en pleurant,
Tu fuyais, m'accusant tout bas d'tre un tyran !



X




T'adorait-il ? cour peu profound, esprit sans flamme.
Il ne put dcouvrir les trsors de ton me.
Il n'tait rien, non rien qu'un mendiant d'amour
A ta porte venu, comme au hasard, un jour,
A qui, par charit, tu jetas ton obole :
L'aumne d'un regard, d'une douce parole.
Il n'tait qu'un passant, chercheur d'motions,
Pour son cour pris de froid demandant des rayons.










PAGE t)AMO IOI


Et toi, bien que tu sois pauvre et presque ignorant,
Oh combien n'es-tu pas meilleure et diffrente!
Car ton plus pur joyau ce n'est pas ta beaut,
Et tu portes au front, dans ton obscurit,
On dirait le Contour vague d'une couronne.
Un pur cachet s'imprime en toute ta personnel.
Douce Belle-de-nuit au parfum vespral,
Sur tes lvres frmit un souffle d'idal !
Divinit voile ici-bas promene,
Tu t'es cache en vain, car je t'ai devine.
Tu brilles dans ton ombre ainsi qu'un diamant
Et dans ta nuit comme une toile au firmament !
Tu n'tais qu'une enfant rieuse et solitaire,
Ceur d'or que nul n'ouvrait, rempli d'un saint mystre
Etre plus radieux qu'un ciel antilen,
Front sorti noble et pur d'un berceau plben !
En toi que de bont supplait la science,
Et quelle profondeur sous ton insouciance !
Que de pleurs que cachait ton rire virginal !
Combien de majest dans ton geste banal,
Battement dguis de deux ailes d'archange! . .
Qui te crut un clat de soleil sur la fange ?
Est-ce bien moi, mon Dieu ?... Que je m'tais mpris !...
Comme nos yeux mortels le divin perd son prix !
Que d'anges mconnus, gars dans la foule !
Que de cours dlaisss comme un bouquet qu'on foule,
Encor plein de rose et de suave odeur ..
La candeur? sait-on bien ce que c'est?... la candeur?.,
On en voit plus souvent la trompeuse apparence :
Le dsir, sous un voile pais d'indiffrence,
Dissimulant son mal, ses aiguillons ardents.









PAGE D'AMOUR


Une femme est pose, a des gestes prudents,
Le front bas, la voix chaste ; elle rve, elle prie :
Et son coeur, qui se cache, est rong d'hystrie !...
Ah combien j'aime mieux ton regard franc et pur,
Ton babil qui n'a rien d'affect ni d'obscur,
Ton oeil clair, transparent comme un cristal limpide,
Qui laisse voir ton me onde fuyant sans ride !-
J'aime ton corps alerte et souple et ton cur sain
Qui n'a rien de nocturne sceller dans ton sein ...



Oui, tu n'es qu'une enfant,
*Un beau miroir qu' peine un voile clair dfend ;
Mais bien qu'il brille ailleurs qu'au sein d'un sanctuaire,
Nul oeil n'y peut trouver mme un grain de poussire.
Diaphane clart dans l'ombre surnageant !
Pur glacier refltant l'toile au front d'argent !
Dans ta gloire aujourd'hui s'il survient un nuage
Cette ombre qui te trouble, hlas c'est mon image


Source frache o se mire un ternel t,
Nul ne sait le secret de ta limpidit.
Libre fleur des cteaux, enfant de la valle,
Ame don't l'existence est une vie aile
Dans l'ombre et la fracheur! tu naquis pour aimer,
Comme un rosier d'avril fleurit pour embaumer.
Tu pleures quelquefois comme pleure la nue,
Car tu souffres aussi, tu te sens mconnue.
Plus volontiers tu ris : ton rire est bon et franc,
Rose comme une aurore. Et sur mon cour souffrant









PAGE D"AMOU


Tu verses ton amour, tes pleurs et ton sourire'.
Tout ton tre et ta vie, un mot peut les dcrire :
C'est un lac azur trs limpide et profound.
Sa surface est le ris, l'amour en est le fond.

XI

6 fvrier...
Ma douleur descendait cette phase extreme
Dont le dernier aspect, l'expression supreme
Sont une froideur morne, un calme haletant.
Mais mon me grondait et bouillonnait pourtant
Sous ces dehors glacs come une tombe froide.
Ainsi, lorsqu'on gravit ta cte aigu et roide,
O cit qui reus mon malheureux berceau,
Un gouffre sur la mer come un vaste caveau
S'ouvre dans le granit sur la falaise haute.
Les flots tumultueux s'engouffrant dans la grotte
Vont dans les profondeurs se briser en leur choc
Contre les souterrains mystrieux du roc.
Un orage ternel y fait jaillir l'cume;
La vote, gorge ouverte, horrible, hurdle et fume...
Mais quand sur les hauteurs qui dominant les flots
On coute le bruit, peine des sanglots,
De sourds frmissements vos pieds-rumeurs vagues-
Annoncent-ils encor le tumulte des vagues.
Le promeneur regarded et ne devine pas
Qu'une tempte obscure clate sous ses pas.
C'est ainsi que mon me, abme sans lumire,
Comme l'antre marin la bouche de pierre,
Frmissant au remou du flot des passions,









PAGE DAMOCUR


Cachait en soi l'effet de leurs convulsions.
Nul nie regarder ne comprendrait ma rage.
Tout se mlait en moi dans un intime orage,
Tourmentant en secret mon coeur bouleverse.
Mais au milieu des cris de mon orgueil bless,
L'amour criait plus fort et pleurait dans mon me.
J'tais come expos sur un bcher en flamme.
Vainement j'appelais, pour adoucir mon fiLl,
L'oubli-ce fils bni de la Mort et du Ciel;-
Et mon cour se tordait dans une jalousie
Empruntant de l'enfer sa triste frnsie...
O Dieu si je pouvais alors savoir comment
L'aime aussi souffrait mystrieusement :

XII

Il gt toujours au coeur des amants misrables
De sources lchets, des craintes incurables
Et des pressentiments don't on ne revient pas...
J'tais las d'pier la trace de ses pas,
Las de toujours rder come un voleur farouche,
Avide et sans espoir, l'oeil inquiet et louche,
Tremblant au moindre bruit, autour de sa liaison;
Las d'tre dvor d'un ternel poison,
De m'agiter sans but dans un ennui sans borne,
De sentir son absence, ainsi qu'un hiver more,
Semer autour de moi les ombres, les rriias,
M'enfouir come au coeur dle ces lointains climates
O tout pleure en mourant la lumire exile ;
De voir la vie en moi dj presque envole,
Comme un oiseau bless qui palpite un instant










PAGE D'AMOUR


Sur la branch flexible et tout--coup tend
Son aile fatigue et s'abandonne au vide.
Je m'tais trop senti comme un spectre livide
Errant dans le silence et dans l'horreur du deuil.
U n matin, je me vis soudain franchir le seuil
D'o la honte et l'amour en lutte avec la haine
Me tenaient loign durant une semaine.
J'entrai comme un coupable, en rougissant de moi,
Boulevers, tremblant d'un indicible moi.
J'prouvais cependant une ivresse suave.
Mystrieuse, me sentir tel qu'un esclave.
Mon coeur vaincu gotait un invincible appas
Dans le laisser-aller qui conduisait mes pas.
Quelque chose excusait ma lchet subite :
J'esprais je ne sais quoi de cette visite...

Simone, en me voyant, me sourit demi,
Je l'entretins longtemps comme un ancien ami.
Dissimulant mon coeur, je fus enjou mme,
Et mon regard tout seul raconta le pome
De cet irresistible amour qui me brisait
Et les anxits que ma bouche taisait...
Ce jour, je crois l'avoir aide quelque chose.
Elle riait, je ne savais pour quelle cause.
Mais dj j'oubliais le mal qu'elle avait fait :
Car sa presence avait le radieux effet
D'un lever de soleil dans un pays de flamme.
Elle m'illuminait jusqu'au fond de mon me.
J'prouvais un veil de paix et de douceur
Qui, ce jour, me faisait l'aimer comme une soeur.
Comme sous le rayon de soleil qui l'essuie,









PAGE D'AMOUR


Le pauvre oiseau battu des vents et de la pluie,
Retrouve, en se chauffant, ses joyeuses chansons,
Ainsi son clair regard, apaisant mes frissons,
Donnait mon esprit du souffle et come une aile...
Ensuite frquemment je retournai chez elle
Mais mon pauvre amour, plus une illusion !...

Est-ce toi, me disais-je, chre Illusion !
Est-ce ton miel magique et ton divin dictate ?...
Songe toil du cour, est-ce ta douce flamme
Qui sur le canvas tnbreux du souci
Trace mille fleurs d'or pour me charmer ainsi ?...
Je vois dans sa douceur l'aube d'une tendresse;
Son accueil souriant me fait rver d'ivresse,
De prochains abandons, de longs panchements !...


Je tremblais, au milieu de ces enchantements,
Qu'un imprudent transport de l'amant qui s'oublie
Ne vint trouble l'extase o dormait ma folie.

XIII

Elle ne parle plus de l'autre. Qu'ai-je appris !..
Il a froiss, d'un mot brutal, son cour surprise. ..
Le ciel veut comptir ma longue souffrance.
Je sens mon me en fleur s'ouvrir l'esprance !

XIV

Un soir, il pleuvinait. Le ciel, au lieu d'azur,
Dans ses pleurs se vtait d'un tremblant clair-obscur.









PAGE D'AMOUR


Le crpuscule humide o descendait la terre
Mettait autour de nous je ne sais quel mystre.
Nos coeurs se repliaient sous la sombre lueur
Qui fait qu'on vit en soi son rve intrieur
Et que le ciel de l'ame incontinent s'toile
Quand l'autre nos regards se cache sous un voile.
Je sentais des langueurs s'infiltrer en mes sens
Sous le blmissement des rayons finissants.
Nous tions seuls. Je lui parlais de sa coiffure.
Repli sur sa nuque un flot de chevelure
Ondulait mollement peine retenu.
Laissant voir les contours dlicats du front nu,
D'une nappe jalouse il cachait son oreille
D'o sortait un bijou, comme une blanche abeille
Sommeillant ivre au bout d'une suave fleur.
Sa peau moite prenait une vague pleur
Sous le jais des cheveux, nuit ruisselante et sombre
O mille diamants tincellent dans l'ombre.
- Si tu voulais me plaire, oh c'est toujours ainsi
Que tu te montrerais Mais tu n'as point souci
D'entendre les dsirs d'un triste cour, lui dis-je.
- Si tu te trompais, fit-elle.
J'eus le vertige.
- Tu m'aimes donc ?
Elle eut un frisson et dit : Oui .
Tout mon tre trembla d'un bonheur inou.

XV
9 Fvrier-.

Et depuis que ta bouche a dit ce mot supreme,
Comme il avait frmi, ton cour reste le mme.










PAGE D'AMOUR


Enfant, ta petite me est tout un infini. ..
Tu m'as aim, tu m'as souri, tu m'as bni,
Et je me sens heureux, mme au sein des misres
Que font naitre en mon cour mes horribles chimres.
Et j'ai souvent t dur, injuste, exigeant.
Comme une cume impure, un limon surnageant
Sur l'ocan -jamais calme de ma tendresse,
Mes doutes t'ont souvent jet dans la dtresse.
Le flux et le reflux de mon ceur orageux
Ballottent notre amour sous un ciel nuageux.
Tu brilles malgr tout tranquille et seule toile,
Sur l'onde inapaise et mon ciel qui se voile.


XVI

15 Fvrier..

Hier, je suis sorti. Comme un fantme human,
Distrait, ple et rveur, j'errais par le chemin.
Silencieusement j'ai visit ta rue.
La vrandah tait vide o jadis ma vue
Se repaissait de toi. . Que suis-je devenu ?
Je suis tout agit d'un frisson inconnu.
Je vais dans un sillon de lumire infinie
Qui trouble mes regards, blouit mon gnie
Et qui, vers un foyer de rayons aveuglants,
Comme au znith en feu, guide mes pas tremblants...
Je ne ris point des traits de l'histoire sacre.
Quand les fils de Jacob en leur fuite inspire
Marchaient dans le dsert et dans l'amour de Dieu,
Si vivant dans leurs curs, si visible en ce lieu










PAGE D'AMLOU


Qu'il clairait leurs nuits et tel un oriflamme -
Les guidait sous la forme errante d'une flamme,
Etait-ce un fait trange, un mystre plus grand
Que le rve splendid o mon cour dlirant
Semble nager, flotter chaque jour de ma vie ?
Toi, lumire visible mon me ravie,
N'illumines-tu pas la route o je m'en vais,
Aube errante au desert sombre o tu me suivais,
Et depuis plus d'un an que tu restes absente,
Est-il un seul instant, un seul que je ne senate
Ton haleine partout o mes pas sont ports
Et l'ombre que ton me tant mes cts
Projette devant moi ...


L'union (es penses,
L'ineffable baiser des mes enlaces,
La force toujours plus forte du souvenir,
Le pass devenu l'ternel avenir;
Un serrement de main qui jamais ne s'oublie,
Un rve qui vous trouble ainsi qu'une folie,
Le souci torturant d'tre un en tant deux,
Une voix qui vous pousse aux espoirs hasardeux,
Une gloire clipsant la splendeur des couronnes,
Faisant d'un coin du monde un cielpour deux personnel.
Oui, j'ai connu cela !... Toute une ternit
De lumire, d'ivresse et de flicit
Concentre en un mot, en ce divin : je t'aime >
Mot qui suffit toujours, invariable thme,
Musique intarissable, hymne auguste, clatant,
Concert o pleure et rit tout l'tre palpitant,









PAGE D'AMOUR


Battement triomphal de nos cours, posie,
Profond jaillissement d'clairs et d'ambroisie,
Ce mystre, Simone, est accompli pour moi!
L'idal, le parfum de ma vie est en toi.
Aussi je te vnre et je te glorifie,
Toi qui me fais aimer, ange qui je me fie !...







XVII

ADIEU DE L'AMANT



Un sombre abme nous spare,
Un lien sacr nous unit.
Qu'est-ce que demain nous prpare ?.
Une tombe ou bien un nid ?

Nous aimerons toujours, sans doute
Mais que ferons-nous aprs ?
Nous trouverons sur notre route
L'ombrage morne d'un cyprs.

Ce sera pour nos ceurs, ma chre,
Une nuit sans l'espoir du jour...
Nous porterons au cimetire
Notre malheureux amour.









PAGE D AMOUR


Dans ce repos de la souffrance
O nous n'osons esprer
Qu'une ternit de silence,
Nos cours cesseront de pleurer.


Mais nos mes aussi peut-tre
Luiront parmi les globes d'or.
Ce qui revivra de notre tre
S'aimera l-haut encor.


Car que sait-on, ma pauvre amie ?-
Tout n'est sans doute pas fini...
Sur notre personnel endormie
Un ciel que nul n'a dfini,


Un doux ciel, comme une bannire
Au bras vainqueur d'un sraphin,
Flotte dans la pure lumire
Parmi des fleurs d'astres sans fin.


Peut-tre y serons-nous, chrie.
Songe-aprs avoir tant souffert-
Ce que doit tre notre vie,
L-haut, si loin de cet enfer ..


Dans l'infini que tu devines,
O tes yeux verront s'allumer
L'inconnu des splendeurs divines,
Comme il sera doux d'aimer !









PAGE D'AXAOUR


Et le ciel fera come une aube
Se lever sur ta beaut.
Ton lit nuptial et ta robe
Seront d'azur et de clart...


Ainsi console-toi, ma belle...
Nous allons glanant des douleurs
Pour notre couronne immortelle:
Des perles naitront de nos pleurs.


Que peut le mal qui nous arrive ?
L'Autan fait sonner ses grelots ;
Mais nous rirons sur l'autre rive,
Par del les sombres flots...


C'est pourtant triste tout de mme
Et plus sombre que le trpas :
Il ne reste de ce que j'aime
Qu'un nom prononc tout-bas.


Ma joie est tout jamais morte,
Quelques baisers et quelques fleurs :
De toi, c'est tout ce que j'emporte
A l'ombre de mes malheurs ;


C'est l'unique lueur d'toile
Qui sillonne mon sentier noir.
A travers le deuil qui me voile
J'essaie en vain de te revoir.









PAGE D'AMOUR


Tu pars. Sur mon front va s'tendre
Le suaire du ple Ennui.
A peine si je puis entendre
Tes pas s'teignant dans la Nuit ;


A peine si je puis entendre
Ta voix comme une voix d'or
De sirne innocent et tendre
Au fond d'un sombre flot qui dort.


Je n'oublrai pas ton sourire
Ni tes profonds regards de jais..
C'est toute toi que je dsire
Et que je perds jamais. ..


Un jour, pour calmer tes alarmes,
Je te disais: Attends demain :
Nous payons un tribute de larmes
Pour un peu de bonheur prochain.


Nous avons bu la coupe amre
En souriant au doux espoir ;
Mais, le bonheur rv, ma chre,
As-tu jamais pu l'entrevoir ? . .


Un miel que le temps vapore,
Un lger reste de parfums ;
Quelques larmes que je dvore
Devant des souvenirs dfunts,









PAGE D) AMOUR


~'est tout ce qui me reste, en some,
De notre court et cher pass. ..
Je ne suis plus qu'un faiilte ;
J'ai le coeur d'un trpass.


Je ne sais ce qui l'ordonne,
Mais il faut nous dire adieu.
Adieu donc . .Comme ce :nut sonie
Triste Quel glas funbre, Dieu !


Si tu voyais comme je pleure !
Adieu, sans un dernier baiser !
Adieu . .Je n'attends plus que l'lieire
Ou l'on cesse d'agoniser !

















LES DIX HOMES NOIRS







A mon frre

















Horrible, horrible, most horrible
a Shakspeare

I

L'haleine des grands bois s'unit avec l'haleine
De l'invisible ciel et fait pmer la plaine
Comme un tre vivant, tendu, sanglotant.
Dans le vague de l'air un bruit calme, flottant
Va d'un branchage l'autre : on eut dit un cantique,
Mourant sous les arceaux d'une chapelle antique
Tandis que des vapeurs d'inpuisable encens
S'pandent vers la vote en flocons caressants.
La nature ce temple est si pleine de brume
Qu'on croirait qu'une torche humide, immense, fume
Dans les confins du ciel, enveloppant le feu
Des astres de la nuit. Un pais manteau bleu
Couvre de son velours le vallon, la rivire
Qui respire en dormant auprs d'une lisire
Dont les fourrs confus sont come un ramassis
De fantmes tremblants debout, couchs, assis.
Sous les arbres voils du mystre de l'ombre,
Dans un petit sentier chevauche un group sombre.
Ce sont dix cavaliers baigns de la lueur
D'une torche que porte un homme en claireur.
Comme un astre captif qui vacille et tremblotte,
Un oeil cyclopen qui dans l'ombre clygnotte,


-I









LES DIX HOMES NOIRS


La braise rougeoyante en avant les conduit,
Et le group muet des cavaliers la suit.
En la brumeuse nuit et dans la main du guide
La flamme, s'pandant comme un rose fluide,
Tantt semble un serpent aux anneaux lumineux,
Tantt l'irruption en un lieu caverneux
D'une vive splendeur, come celle d'un ange,
Un nimbe palpitant qui flue et se mlange
Avec la brume et fuit; tantt un feu follet
Aux bonds capricieux ; tantt un chapelet
Eblouissant don't les grains d'or se pulvrisent ;
Ou des nappes d'argent qui roulent et s'irisent,
Dchirure d'un ciel sous l'clair et le vent.


II

Voici les cavaliers vtus de noir devant
L'immense vrandah d'un grand btiment vide.
Ils ont franchi la nuit de la route livide.
Sous le profile ombreux des feuillages tremblants,
Ils paraissaient-monts tous sur leurs chevaux blancs..
A travers la clart que tamisaient les branches -
Des spectres chevauchant, noirs, sur des ombres blan-
[ ches.
Et maintenant qu'ils sont au bout de leur chemin,
Ils ont dbarrass les chevaux de leur frein.

Ils sont assis, les dix, dans une salle antique,
Terne, profonde et basse, et don't l'troit portique
Ne laisse qu' regret glisser le vent des nuits
Dans l'intrieur noir come un immense puits.









LES DIX HO1MMES NOIRS


Le castel n'est si grand que pour tre plus sombre,
Et pour offrir un champ plus spacieux l'ombre,
Plus de dlabrement au sein d'un deuil profound.
Sur un parquet moite et glissant s'ouvre un plafond
Dnud, dcharn, come un hideux squelette.
Des soliveaux disjoints soutiennent mal le faite.
Tels des membres lasss par le fardeau des ans,
Les tais vermoulus se rangent chancelants
Autour des pans de mur teints de mille poussires,
Dgrads et bants comme des meurtrires.
Comme dans les parois funbres des prisons,
L'araigne ouvrire a fait sur les cloisons
De bizarre desseins--muette Pnlope,
Sur un vieux canevas, un dbris qui s'clope,
Entrecroisant des fils qu'elle refait toujours.
Cette maison tait close depuis des jours,
Toute pleine de nuit, mme durant les heures
Oit le soleil sourit aux plus laides demeures.
Elle avait d servir quelque ancient colon.
On avait ri peut-tre, aim dans ce salon
Lugubre maintenant et don't nul proltaire
N'et voulu, sans payer, tre proprtaire.
Mais on l'avait rouverte...Et les dix homes noirs
Pour rire l'appelaient le dernier des manoirs.

III

Faites du feu, dit leur guide un de ces hommes,
Il faut un feu de joie en l'tat o nous sommes !

La flamme illumina comme un splendid clair
L'horrible vtust de ce logis dsert.










LES DIX HOMMES NOIRS


La flamme rjouit, claire et fortifie.
Fils du royal soleil qui rgne et vivifie,
Tout rayon a sa joie et donne chaque objet
Une parure d'or. Si peu qu'en soit le jet,
Il met un doux sourire aux yeux de la Nuit noire,
Un resplendissement d'esprance et de gloire
Qui de l'azur descend aux choses puis au cour.
Que le brilliant flambeau n'eut qu'un clat moqueur
Dans l'habitation de la sombre Misre,
On n'en vit pas moins luire sa vive lumire
Une table portant un choix complete de mets.
L'argenterie tait pauvre, mais les fumets
Qui s'exhalaient des plats de faence vulgaire
Avaient l'effluve auquel on ne rsiste gure
Quand l'estomac est jeune-arme sducteur
Comme une odeur de chair fminine, enchanteur
Comme un souffle aspir d'un jardin qui sommeille.

Le souper attendait arrang de la veille ;
Et c'tait les derniers sous des Dix, convertis
En lgume, en poulets froids et dindons rtis.
Ce banquet, c'tait leur repas des Thermophyles,
Mais apprt du moins par des Valles habiles ;
Car ils s'asseyaient l pour boire, pour manger,
Et quand s'acheverait le dessert pour juger
De leur navrante vie et de la destine.

Les pauvres ils s'taient runis dans l'anne
Partageant leur douleur, tchant de s'entr'aider.
Bientt ils avaient vu leurs goussets se vider,
Et leur esprit trouble se remplir d'amertume.









LES DIX HOMES NOIRS


Comme un feu mal nourri qui tremble et se consume,
L'instinct qui nous rchauffe expirait dans leur cour,
L'espoir dans un soupir s'teignait ; et, moqueur,
Implacable, au dtour de leur route glace,
Comme un spectre narguant leur me harasse,
Le lugubre soleil des faillis, des rls,
Plongeait dans le nant noir de leurs jours gts,
Finis, roulant les pleurs, le poison et l'cume,
Gouffre o le Dsespoir vomit la mort et fume
Comme une lave au bord d'un volcano sourcilleux !.
Ils avaient beau laner des sarcasmes joyeux,
L'ironie expirait dans les sanglots de l'me,
Et ces coups de sifflet n'empchaient pas le drame !


Ils ne se racontaient gure leurs jours passes.
Ils s'taient rencontrs l'arme, entasss
Sur les grabats infects de funestes casernes,
Promenant leursprofils blafards dans les tavernes,
Ils s'usaient dans le vide et l'ennui de la paix
Parmi de vieux soudarts- tourbe de cours mauvais.-
Puis ils avaient quitt le bataillon informed,
N'ayant plus pour tout bien que le triste uniform
Des morts, de la famine et du deuil : l'habit noir.
Sans asile, ils avaient dcouvert le manoir.
Ils venaient y goter leur dernire pitance
Et discuter un plan, mettre une sentence.
S'tant associs pour vivre ou pour mourir,
Ils allaient en commun, vgter ou prir,
Selon qu'obissant la voix plus suivie
Ils feraient prvaloir le trpas ou la vie.









LES DIX HOMES NOIRS


Ils ont congdi le guide et se sont mis
A table les dix cours que la Mort s'est promise,

IV

Un silence rigide a plan dans la salle:
On et (lit qu' la fin de ce banquet s'installe
A ct d'eux un hte horrible. Ils percevaient
Les palpitations des choses qui rvaient
Au-dehors, le soupir long de la Nuit dormante,
Le rve harmonieux o l'onde se lamente
Et se pme au baiser du clair de lune, errant
Dans le demi-sommeil des choses et pleurant
Sa lumire d'argent sur la pnombre grise.
Les feuilles vibraient, comme une lyre indcise,
Au toucher de la Nuit, au vague effleurement
D'un souffle caressant, doux comme un sentiment
De tendresse craintive et qui s'exprinm peine.
Le chant des grillons cette suave haleine
S'harmonisait en un long trmolo berceur.
La brume aux tches d'or, d'argent et de rousseur,
Ruisselante de nacre et de perles, de franges,
Tremblante, s'entassait come des ailes d'anges
Ou comme un dredon mol et de soie ourl,
Sur la rive en sommeil doucement droul.


O musical Nuit confiante et bnie,
La Nature s'endort en la sainte harmonie !
Elle dort la fois et s'meut comme un ceur,
Les toiles d'argent s'unissent dans un chour










LES DIX HOMES NOIRS


Lger come un frisson d'extase dans l'espace,
Fugitif come une onde invisible qui passe...
Ton ombre se diffuse en l'azur endormi ;
Ton clair de lune tremble el, brilliant a demi,
Semble en l'ther l'clat d'une aube inacheve.
Comme une frmissante et confuse couve,
Sous ton aile propice aux douceurs de velours
La creation rve... Oui, suspendant son course,
Elle s'ignore et rve, elle rve et palpite,
Oubliant que le mal dans ton repos s'agite
Et que furtivement la Mort qui ne dort pas
S'avance, rveillant la douleur sur ses pas !



L'un des dix, se levant, prend ainsi la parole :

- Chacun dira l'Enfer o le Destin l'enrle.
Mais qu'ils soient brefs, surtout, ces navrants entretiens.
J'ai vingt-cinq ans et pas un toit, un coin de terre
O cacher aux regards ma prcoce misre.
Comme un coursier sauvage aux vigoureux lans,
Dont nul jarret nerveuix ne vient presser les flancs,
Au gr de mes dsirs, seul dominant mon tre,
Ne rglant point mes pas au caprice d'un maitre,
J'allais dans les sentiers de la vie emport
Sans autre impulsion qu'une mle fiert.
Je volais mon but. Comme un torrent rapid,
Je sentais bouillonner ma jeunesse intrpide. ..
Maintenant je me vois piteusement chuter.
Tout est vain ici-bas et mme de lutter. .
Trois fois j'ai conspir contre un chef tyrannique,










LES DIX HOMES NOIRS


Et pour n'avoir jamais prouv la panique,
L'exil nie vit tremper de larmes mon pain noir. .
J'aurais pu doucement me glisser au pouvoir,
Si j'avais su ployer mes genoux peu flexibles
Au sanglant marchepied des tyrans irascibles. ..
Mais puisqu'on vend les biens, les honneurs ce prix,
Je n'ai pour ces hochets qu'un superbe mpris. .
Je me suis souvenu dans mon me meurtrie
Qu'une mre implorait notre amour. . O Patrie !
Combien l'ont oubli combien souillent encor
Ton front marqu dj du signe de la mort !
J'ai pleur de douleur sur ta funbre image.
Je t'avais consacr, come un supreme homage,
Mon cour imptueux, tout mon souffle et mon sang.
Trois fois arm pour toi, mon bras fut impuissant :
L'effort pour te sauver n'a que bris nia vie r
Come un crime inou le sort veut que j'expie
La gloire de t'aimer et d'abhorrer toujours
Tes meurtriers obscurs, tumultueux vautours
Se nourrissant des morts couchs sous ta bannire.
Le cri de liberty, retentissant tonnerre,
Qui jadis clata sur la tte des blancs
Et fit de nos aeux, ces esclaves tremblants,
Un people de hros que la colre enflamme,
Ce cri vengeur, en vain gronde encor dans mon me !
En vain, j'ai mdit de terrible exploits
Contre ces vils faucheurs de ttes et de lois,
Indignes hritiers de l'oeuvre de nos pres.
Que n'ai-je en ma fureur atteint dans leurs repairs
Ces fauves mal couverts d'habillements humans !
Que n'ai-je pu briser dans leurs sanglantes mains









LES DIX HOMES NOIRS


Un sceptre mprisable, instrument de torture,
Insigne d'un pouvoir o l'honneur en pture
S'croule ananti sous la honte et le deuil ...
Je n'ai de place ici, moi, que dans le cercueil !
Oui, c'en est fait de moi, ma carrire est fine:
On ne vit pas au sein d'un people en agonie !
Mon ceur du moins se brise encor vierge d'affront.
J'ai de mortels regrets, pas une tche au front.
Je n'eus point chang l'honneur contre un empire !...
Si la mort est un mal, la vie en est un pire ;
Et j'aime mieux mourir vaincu, mais indompt,
Pauvre, mais noble encore et l'me en libert !
J'ai fini.


Le second se leva, ple et sombre.

-Moi, je suis orphelin. J'ai vu couler l'ombre
Du deuil et des douleurs mes tristes premiers ans.
Nulle me n'a veill sur mes pas chancelants.
Du plus loin que je puis contempler mon enfance,
Je ne vois que Faspect more de la souffrance.
Mais je n'ai point pass tout mon temps gmir:
J'ai lutt, pour grandir, peinant jusqu' blmir.
Je demeure pourtant l'enfant de la misre :
Je n'ai pu me sevrer de cette horrible mre,
Cette mre de ceux qui n'en ont plus... Je veux
Mourir.

A votre tour, recueillez mes aveux,
Dit un troisime, un brun au regard doux et triste.
J'ai la douleur poignante, affreuse, d'tre artiste,









LES DIX HOMES NOIRS


Musicien, hlas !... Ce que fait ici-bas
Un fou, chercheur de sons, Dieu ne nous le (lit pas.
Il donne au rossignol les bois et le mystre;
La nuit se fait propice au chanteur solitaire...
Moi, je n'ai pas de gte et je n'ai pas l'azur.
Je sens vibrer en moi come une onde d'air pur,
J'aspire -t planer, j'ai l'aile de l'harmonie,
L'entousiasme et des extases, du gnie ;
Et j'ai not ies pleurs et le frmissement
Des choses et les coeurs ; mais, ciel l'isolement,
Le mal quotidien, la dtresse me tue !
Ma voix dans un sanglot s'est brise et s'est tue.
Je porte mon cour come un luth en dsaccord;
Mais je veux, m'envolant, chanter sur l'autre bord.

-- Moi, fit le suivant la mine vieillie,
Come une fleur que le Dsespoir a cueillie
Et press dans ses doigts plus glacs que la mort,
Come un arbre qu'on brle ou come un fruit qu'ont
[ mord,
La souffrance a fltri mon ceur dans ma poitrine.
Tout mon tre n'est plus qu'une triste ruine
O prissent mes jours... oh je veux en finir...
L'horreur plane et s'tend sur tout mon avenir.
Demain les mmes maux, ternels fruits morbides,
Epandront dans ma chair leurs dvorants fluides.
A qui donc mes douleurs peuvent-elles servir ?
Et n'ai-je point, enfin, le droit de me ravir
Aux jours sombres, tisss d'un ternel suaire,
O je vais me tranant, come en un ossuaire,
Au milieu d'une odeur de peste et de malheur ?..
N'est-il pas un remde au mal de la douleur ?









LES DIX HOMES NOIRS


Je porterai ce philtre il mon iime tremblante.
J'irai dans un spulcre achever ma mort lente


Un autre se leva majestueux, un front
Qui, sans doute, jamais ne courbait sous l'affront,
O le regard dardait come un rayon de gloire
Sous une paisse nuit de chevelure noire.
L'aignoble, inspir, fier d'un prophte ou d'un roi:

-Vous ne connaissez pas le baobad, ni moi.
C'est le plus grand gant de l'Afrique gante.
Lorsque, chez les lolofs, la race fainante
Qui clbre l'amour, les danses et les dieux
Perd un de ses enfants, Guiriot odieux,
Ses frres, saisissant la dpouille abhorre,
Afin que des vautours elle soit dvore,
L'exilent de la terre o dorment les merchants,
Les prtres, les guerriers et les rois. Les mchants,
Loin des yeux des vivants, lui font la spulture,
Dans la nuit des forts, au sein de la nature
O croissent les lions, les boas tortueux.
Au coeur du vgtal gant, majestueux,
Ils font, en le creusant, un trou profond, immense ;
Et, dans un grand concert de haine et de dmence,
Y suspendent le corps du barde infortun.
Ce que font les lolofs au guiriot mal n,
On le fait aux vivants, chez nous, aux interprtes
De l'amour et du ciel, nous, pauvres potes !
Nous sommes dvors par un prcoce ennui,
Envelopps toujours de silence et de nuit.
Un people d'piciers sans Dieu, sans coeur, sans me,









LES DIX HOMES NOIRS


Refusent sous le ciel une place notre me.
Ou plutt, rappelant l'norme vgtal,
Chacun de nous en soi, par un destiny fatal,
Porte un secret cadavre : une muse honnie,
Et jusqu'en sa dpouille outrage et bannie.
Nous reclons la mort en nos ceurs douloureux !
Aussi, je me tuerai.

-Je suis un malheureux,
Murmure d'une voix dolente le sixime,
Je le suis pour toujours puisque pour toujours j'aime
Le corps de mon amante adorable est issu
D'un hymen de la Nuit et du Jour ; son tissu
Est plus beau que le lin, que le lys, que l'aurore,
Et c'est tout cela joint au clair de lune encore.
Tout ce qu'il est d'exquis, de prcieux, de cher,
S'est ml, s'est fondu dans les fleurs de sa chair.
Craignez pourtant sa bouche empreinte d'ambroisie
Plus que les vents d'hiver qui sment la phtysie;
Fuyez l'enlacement de ses bras parfums
Plus que le fer rougi des Molochs enflamms...
Je meurs de mon amour comme d'une blessure;
Sous les baisers ma bouche est comme une fissure
Par o mon me coule... Hlas !je ne puis pas
M'arracher de ses bras plus forts que le trpas;
Et cette femme est mon spulcre et mon suaire.
Ses caprices d'une heure ont bris ma carrire...
Je l'aime, Dieu ... Je suis tromp, je suis jaloux. ..
Je veux fuir, oublier, mourir !
Autant que vous,
Dit un autre, mon coeur souffre. Plus que moi-mme,










LES DIX HOMES NOIRS


Comme l'gal d'un (lieu, d'une amiti supreme
J'adorais un ami. Je travaillais pour lui,
Je l'avais mon bras le jour come la nuit.
Ma bouche souriait de joie son approche.
Il puisait dans mon me, il puisait dans ma poche;
Mon ceur se dcouvrait sans ombre son regard.
Le tratre il y plongea, sans trembler, le poignard.
Je lui donnais ma vie, il m'a vol ma femme...
Et je n'ai pu broyer sous mes talons l'infme !
J'en meurs tous les instants de mille morts au lieu
D'une!...


A son tour parla le huitime:

Le feu
Fait moins cuire la chair que la douleur atroce
Ne tord mon triste cour. Et j'en deviens froce,
Furieux, fou de rage, et ma bouche frmit
D'en parler... A ct de mon berceau Dieu mit
Deux autres plus frais, ceux de deux soeurs bien-aimes,
Chrubins du foyer, blanches fleurs animes!...
Rien l'me n'est doux comme un doux nom de seur,
Rien comme son oeil pur o nage la douceur...
C'est un tremblant miroir refltant votre race,
C'est vous-mme embelli, sous un nimbe de grce,
C'est vous-mme plus frle et mieux fait pour chrir !...
Eh bien, j'ai vu le nom (de mes deux seurs prir !
Le bouge les a pu ravir mes treintes ...
J'ai vu ces fronts souills !...l'enfer les a contraintes!...
Je n'avais plus d'amis, je n'avais plus d'emploi ;
Le sort m'avait mis come un home hors la loi.










LES DIX HOMES NOIRS


L'horreur des jours sans pain les a prostitutes.
L'entendez-vous, Dieu ?... Je les aurais tues. .
Mais non, car, voyez-vous, le plus coupable en-fin,
C'est le dmon, qui fit le spectre de la faim.
Ainsi, je mourrai seul.



Moi, je suis dans la gueule
D'un monstre, s'cria le suivant. Mon me est seule,
Triste come un enfant gar dans la nuit.
Le monstre qui m'treint est l'invincible Ennui.
Mon coeur est pour lui-mme un lugubre mystre.
Dieu, qui m'a fait cette me et mis sur cette terre
S'est tromp (le plante. Ai-je de vrais parents ? .
Rve inconnu, parmi des rves dlirants,
Ombre ple mle l'humaine cohue,
J'erre tranger aux miens, la foule perdue,
Implorant qu'un hasard me dcouvre un pareil.
Solitaire et pleurant sous l'hostile soleil,
Abominablement triste,incompris, unique,
Je languis de chagrin en mon coeur nostalgique.
Mes regards par instinct cherchent d'autres regards.
Je ne vois qu'ombre opaque et fantmes hagards
Ou d'autres vont chantant la vie et la lumire.
Que ne suis-je insensible o n d'autre matire !
La vie a fait de moi comme un mystifi,
Et j'y suis si perdu, proscrit, sacrifi
Que mon cour- ce captif qui crie et se soulve-
Veut chercher dans la mort la terre de son rve.










LES DIX HOMES NOIRS


Tous demeuraient muets et sombres la fois.

-Quelqu'un tarde parler, c'est Franck, dit une voix.
< A-t-il un mot dire en faveur de la vie,
* Laisse-nous et va-t-en, Frank, s'il t'en vient l'envie.

Mais Franck avait baiss son front ple et pensif...
Il tait le plus jeune et le plus sensitif.

-Je veux vous clairer avant que je vous pleure,
Leur dit-il. < Qu'allez-vous faire ?
Les neuf
-Mourir sur l'heure !
Franck.
-S'il ne vous reste plus ni le bonheur ni l'or,
N'avez-vous point quelqu'un qui vous chrisse encor ?
Regardez donc autour de vous !... Quelle folie
Qu'une furtive mort de vos jours vous dlie ...
Rien ne s'agite en vous qu'un sinistre courroux.
Vous avez trop souffert, vous mourrez, dites vous.
Mais les vieilles douleurs sont des motifs de vivre.
Plus on est prouv plus on devrait poursuivre
Les suprmes espoirs, le rve, le rayon
Qui flotte el nous console autour du tourbillon
Des misres, des maux, des choses effares
Qui sont la vie el font nos mes gares...
Saisissez, possdez ce que le ciel a mis
Non point hors de vous, mais en vous. Soyez soumis,
Acceptez en riant la puissance des choses,










LES DIX HOMES NOIRS


Courbez-vous sous les lois et leurs fatales causes.
Il suffit de rester ce que l'on est au fond :
Que rien ne change rien dans votre esprit profound!
Dieu fait planer sur nous des fantmes funbres :
Les dtresses, l'horreur, les croissantes tnbres
Qui sont les cauchemars de l'esprit dlirant.
Tout cela ne fait rien l'humble indifferent,
L'humble, insensible tout ce qui n'est pas de l'me
Et qu'un pur idal n'embrase de sa flamme. .
Cette vie est triste, oui mais elle est grande aussi.
C'est un sublime instinct que l'trange souci
De lutter, d'esprer, d'aimer, d'tre et de croire
En un rve ternel de splendeur et de gloire.
Chaque here est un dsir, un effort de Titan,
Un rien. . qui fait songer l'infini, pourtant,
Et qui met des frissons dans les mes sensible
Comme un frmissement d'toiles invisibles. .
Hlas vous me direz que vous n'esprez rien
Et que l'illusion le souffle arien
O palpitent les coeurs come un vol d'phmres -
Ne rsiste jamais aux tourmentes amres ;
Que tout est mort en vous la vie, au bonheur;
Que tel un lger grain que lance le vanneur -
En dehors de la vie, en le nant avide,
Un vent souffle important votre me sche et vide. .
Et bien, mon dsespoir moi fuit le remord.
Ce n'est point un torrent qui roule vers la mort ;
Je voudrais, pour ma paix du ceur, ma sauvegarde,
Le perdre en un abime o le ciel se regarded
Et mle son azur et sa srnit.
L'oubli de soi, l'amour de tout, la charit,









LES DIX HOIMMES NOIRS


C'est l'ocan limpide, insondable, o l'mie, ivre,
Puise la force unique et la raison de vivre.
Rendons saint notre exil au pays des douleurs,
Et cessons de pleurer pour scher d'autres pleurs.
Songez en vous donnant au bien que vous vous faites.
La vie a des bas-fonds et de lumineux faites ;
Le sommet le plus haut s'appelle Dvo;nent.
Le Dsespoir y monte et gurit en aimant.
Oui, sacrifions-nous, car, dans le sacrifice,
L'me gote un salaire infini de dlice.
Nos maux dans les bienfaits puiseront leur course,
Car, ds qu'ils font aimer, nos supplices sont courts.
Au lieu de vous confondre en de vains anathmes,
S'il est trop douloureux pour le garder vous-mmes,
Faites tous le don de votre ceur bris.
Pour qui veut se donner s'oublier est ais.
Que votre me au dehors s'panche en flots de sve.
Devenez pour plusieurs un soleil qui se lve.
Vivre pour tous, c'est plus que vivre, c'est rgner,
C'est s'unir l'esprit divin, s'en imprgner,
Et, dbordant de soi, se rpandre en les autres.
Quels prodiges secrets ne font d'humbles aptres !
Car l'amour, d'une fleur, peut crer un printemps
Et d'une goutte d'eau des mondes clatants.

Une voix
Ah a mon pauvre Frank, ton sermon nous assomme !
Ton beau dessein, quoi se rsout-il, en some?
Sans rien, peut-on aller partout semant le bien ?
Combien pour subsister nous reste-t-il, combien ?
Tu dis: Bercez vos maux dans les intimes ftes









LES DIX HOMES NOIRS


Que donnent vos coeurs les heureux que vous faites.
Le npenths unique est dans le dvouement.
Pour oublier l'enfer vivez divinement... .
Oui, n'est-ce pas ?.. C'est tout mystique et tout pratique...
La morale touchant la thrapeutique !
Cet gosme habile et subtil fait piti...
Quand tu nous as donn, Frank, ta noble amiti,
Avais-tu dans l'esprit ta propre destine?
L'as-tu fait pour charmer ta vie abandonne ?
Un principle plus grand qu'un froid calcul human
T'amne ceux (le qui ta main serre la main.
Parce que nous tions has et solitaires,
Que ton cour primitif encore a ses mystres,
Tu nous as recherchs. Voil tout .. Les serinons
Ne font rien aux douleurs de ceux que nous aimons.
Tes propres sentiments dmentent tes systmes :
Tu souffres-combien plus !-depuisquetu nous aimes !
Un cour qui se partage entire des malheureux
Prend les maux que ses pleurs n'ont pu gurir en eux,
Et la charit pure est toute une souffrance...
Frank, la mort de tout suit celle de l'esprance...
C'est fini, mon ami! .. La vie est un got
O nos curs attrists prominent leur dgot.
Notre jeunesse tous est un vaste naufrage
O nous ne pouvons plus border qu'un rivage,
Ce rivage inconnu qu'on appelle le ciel...
Etre les prisonniers du malheur ternel,
Sentir que l'on prit quand on rvait de vivre,
N'avoir pour exister que l'aliment du livre,
Nostalgiques esprits, vers quelques ciels lointains
Fixer dsesprs des regards incertains,









LES DIX HOMES NOIRS


Comme des exils qui pleurent leur patrie;
Replier come une aile impuissante et meurtrie
Son me sous les coups de la fatalit ;
Aspirer l'Amour, voquer la Beaut,
El sans cesse tromps, retomber dans la lie
O plonge sans espoir l'existence avilie !..
Es-tu donc satisfait de cet trange sort ?...
Non !... Voici, pour qui veut, l'abime de la Mort
O vont les tourbillons fuyants des choses vaines,
O l'on dort, affranchi des misres humaines,
Dormons !
Un autre, en se levant :
Morituri te salutant, Cesar
Fra nck !
Franck
La vie est pour nous comme un spectre hagard,
Et vous voulez la mort cet immense mystre -
J'ai, come vous, au coeur la haine de la terre;
Mais je respect l'me et j'ai besoin d'aimer.
Le monde est une fange o nous pourrions semer
Des fleurs de sympathie. . Une angoisse vous press;
Votre ceur, frmissant sous le joug qui l'oppresse,
S'emporte... Et bien, puisque vous le voulez, mourrons !
Cette nuit s'il est un enfer nous y serons.

Une voix
Nous ne le voulons point, Frank, vis toi-mme, reste !
Et que le ciel ait soin de ton me cleste !
Une autre voix
Vous tes faible, Frank, vous vivrez.









LES DIX HOMES NOIRS


Frank
Je ne puis.
Faible ou non, je vous plains, je vous aime et vous suis,
Car j'avais pour toujours pous vos misres.
Mais, encore une fois, y pensez-vous, mes frres,
Dix morts ? ... Y pensez-vous?... dix morts !...
Les neuf
Eh bien ?
Frank
Dix morts
Affrontant l'au-del, l'inconnu, le records?
Une voix
C'est douteux, l'au-del !
Frank
Surtout dix suicides !
Une voix
Nous n'avons point voulu, Frank, que tu te dcides.
Va-t-en ou bien demeure, et sois silencieux !
Au reste, on n'admettra qu'un suicide.
Frank
O cieux!...

VI

Seigneur, ils vont bientt mourir! ... Groupe tragique,
Sur la terre o tout vit, sous le ciel pacifique,
Vous insultez Dieu, vous dfiez le sort
Et courez, affols, l'Ange de la Mort !
Contempteurs de la vie, un soupir, un dlire,
Une angoisse, un sanglot, une voix pour maudire










LES DIX HOMES NOIRS


Et don't l'cho funbre en un instant s'est tu,
C'est tout ce que vos course ces dsols ont eu !
Quoi! parce que la vie est une source amre,
Et vous trouble en sa fuite travers l'phmre,
Vous voulez, insenss, en arrter le course?
Savez-vous si mourir c'est oublier toujours ?
Croyez-vous que la mort soit la douleur teinte ?...
Non, tout ne finit pas en une brve treinte !
Vous regardez le ciel travers vos soucis;
Il parat tout lugubre vos yeux obscurcis.
Et parce qu'outrag Dieu s'isole d'une me,
Ce soleil ne luit plus l'univers est sans flamme !...
Avez-vous donc perdu le sens de l'infini
Dont nos rves mortels sont un reflet bni ?
Eternit future, idal indicible,
Vous tes le mystre et non l'inaccessible
Il n'est point, ici-bas d'abme si profound
O le regard mu ne puisse voir au fond
Le cristal transparent d'une onde, et sur cette onde
Une image du ciel qui complete le monde.
Vous souffrez, votre vie est un drame effrayant,
Et vous doutez de Dieu Vous songez au nant,
Vous qui par des pleurs l'Ange de la souffrance
Voulait faire entrevoir la divine Esprance !
Comment goterez-vous la douceur de mourir,
Si vous n'avez compris l'extase de souffrir ?
Vous ne le savez pas ? les douleurs sont des ailes,
Pour monter et se perdre aux sphres ternelles !...
Mais vous repoussez Dieu don't la main vous frappait
Pour soulever vers Lui votre me qui rampait...
Quand, dans le ciel d'airain, la tempte s'amasse,










LES DIX HOMES NOIRS


L'aigle attard, surprise dans le lointain space,
Bat de l'aile et s'enlve en un supreme essor.
L'air siffle, il part ; son aile est un vibrant resort.
Ivre et cherchant le jour, il fend un noir nuage,
Ocan de vapeurs qui fuit devant l'orage.
Comme un trait il franchit ces sublimes dserts. .
Mais l'ouragan accourt sur l'aile des clairs,
Et, comme une houleuse et grondante mare,
Le tourbillon l'emporte et son aile gare
Un instant se replie et roule dans l'obscur.
Cependant l'aigle a soif de lumire et d'azur,
Il contemple l'abime o l'entraine sa chute,
Il frmit, se relve et part encore, et lutte
Avec les lments qui hurlent dchains.
Plus haut que les sommets de neige couronns,
Chassant le vent, il monte, il a perc la nue,
Il monte encor, toujours, vers la sphre inconnue
O le cercle du ciel, comme un vaste plafond,
Toujours plus spacieux et toujours plus profound,
S'tend l'infini dans l'ternel silence.
Il plane, triomphant, son ombre se balance
Loin du globe, au-dessus de l'autan furieux;
Et, dans la paix immense, au clair sommet des cieux,
Gris d'air pur, il dort, le soleil sur sa tte
De lumire d'argent inondant la tempte ...
Ainsi le coeur qui t'aime, Dieu vers tes splendeurs
S'lve pour planer au-dessus des douleurs,
Plus avide du ciel lorsque l'preuve amre
Souffle come un orage et gronde en lui. Lgre,
Comme une aile d'azur, son me, sans effroi,
Monte toujours plus haut et se repose en toi,









LES DIX HOMES NOIRS


Loin du Mal, sombre abime aux spirales funbres.
Maudits ceux que l'preuve au milieu des tnbres
Garde jusqu' la fin Aprs avoir souffert,
Morts a la paix cleste, ils trouveront l'enfer !.

VII

Les voil sur la rive o dort l'onde attidie.
Jusqu'au fil tremblant de l'eau, leur ombre agrandie
Se brise en ondulant. Ils se sont alligns,
Pour la scne d'horreur dcids, rsigns.
Le plus g des dix est jeune encore, peine
\yant trente ans. Sa voix, basse come une haleine,
Leur parle lentement :

Vous tes tous arms;
* Nous serons l'un par l'autre l'instant dcims.
Le second frappera le premier, le troisime
Tuera le prcdent, ainsi jusqu'au dixime ;
Et celui-ci sera Frank. Rest le dernier,
II palpera nos corps dans ce sanglant charnier,
Pour que, si l'un de nous souffle encore, il l'achve.
Libre ensuite, il pourra si la vie est son rve -
Nous survive ou se joindre a la commune mort
v S'il persiste nous suivre... Ainsi le veut le sort. ..
Bienheureux si plus tard nul ne fait notre me
Q L'aumne d'une larme ou l'injure d'un blmie




L'onde lche en fuyant les corps bleuis, pilots. .
Quelques-uns rouleront dans le gouffre des flots. ..









LES DIX HOMES NOIRS


Ils gisent tous. noys d'une horreur spulcrale.
Il ne rest des neuf que du sang et qu'un rle
Sourd et des fronts ternis o le dernier regard
S'est fig dans le vide... Eperdu, l'oeil hagard
Tour--tour promen sur ces cadavres sombres,
Tour--tour auprs d'eux interrogeant les ombres,
Frank est rest debout, les bras tendus, glacs,
- Spectre gardant ce tas de morts et de blesss -
Inerte come un bloc tumulaire, et livide,
Eperdu, l'me en fuite, ananti, stupid. ..
Cn gros rire effrayant fait palpiter son cou.
Tout le bois en tressaille... Il est devenu fou!


Jrmie, avril 1898


Imprimerie Dine F. SrITH, 15,3 Rae des Fronts-Forts, 155




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